1 « -…si je comprends bien, vous voulez nous expliquer ce qu’est la littérature… ? C’est un piège, mademoiselle, faites attention. Vous n’y arriverez pas. »
J’ai froid aux mains, un peu moins que les deux matins précédents, mais j’ai quand même froid aux mains. J’ai commencé la journée à 8h00 par mon café et mes deux clopes, rituel dont je ne sais plus si j’aimerais me passer. Ces derniers temps, j’ai même fini par me convaincre que sans lui, je me noierai dans mes glaires. La troisième n’est pas loin, juste après « les phrases » que j’ai commencées puis arrêtées pour venir écrire le début de cette histoire qui n’en est pas une. J’y retourne.
« Merci infiniment pour chaque une et toute opportunité que vous donnez à chaque un et tous d’entre nous de s’améliorer. »
C’est comme ça que je commence depuis un an environ. C’est la meilleure formule que j’ai trouvée jusque-là. Je n’aime pas ce verbe, « améliorer », et encore moins cette pronominalité. Mais je n’ai pas trouvé mieux. Pour le moment. Depuis quelques semaines j’essaye de l’ouvrir avec des formules non finies comme « au-delà de ce que je peux comprendre, je sais que je ne sais rien, mais je sais que j’ai du mal à l’appréhender ». De toute façon, dès que je rajoute un verbe, c’est encore pire.
A qui est-ce adressé ? Je ne sais pas. Un peu à moi, mais pas que.
On est jeudi. J’aime bien le jeudi. Il est fort. Plus qu’un mercredi ou qu’un vendredi, du moins dans l’état où je suis. Pour m’améliorer, devrais-je être capable de ne pas évaluer la force d’un jour par rapport à un autre ? Quelque chose comme ça. Je le sens bien. C’est juste devant moi. En trois ans, j’aurais au moins appris ça : ne pas tenter de le saisir à la main. Sinon, il s’enfuit. Kaïros.
Une fois, j’ai bien cru que j’avais attrapé une mèche de ses cheveux blonds. Même pas blonds d’ailleurs, or.
Je n’ai même pas écrit « les phrases du jour », et la troisième clope se fait déjà sentir.
Pourquoi n’ai-je pas déjà écrit un livre ? Les déchets. Il y a fort à parier que ce que je voudrais absolument garder de ce que j’écris s’apparente pour la plupart des lecteurs à « des déchets ». C’est toujours ma partie préférée. Et sans correction.
Le titre est un décalage d’un autre titre, « L’occupation du monde » de Sylvain Piron, qui doit trôner quelque part dans la maison que j’occupe justement. Sylvain Piron, L’Occupation du monde, Bruxelles, Zones sensibles, 2018, 237 p., ISBN : 978-2-930601-33-5. J’aimerais écrire que je l’ai lu, je crois, mais ce n’est pas le cas. Tout juste quelques paragraphes, à son achat. C’est un peu comme si je l’avais déjà lu, je n’aime pas être déçue. Pourtant, en l’achetant, je voulais tellement le lire. J’avais découvert l’auteur à travers un autre livre : Sylvain Piron, « Dialectique du monstre, Enquête sur Opicino de Canistris » 224 p. ISBN 9782930601496. A peine plus lu. Quelques pages. Mais. Après avoir lu dans l’ordre Chessman, Felscherinow ( seul livre offert par ma mère vers mes 12 ans, j’habitais alors à Metz et l’ai lu en français, malheureusement, le titre allemand me parait tellement moins putassier, ceci vaudrait une étude d’une thèse ou deux au pas sage), Marx, Gramsci, Smith et Duvert (qu’est-ce qu’il m’a fait rire, le con), j’ai éprouvé un manque. Je laisse à part un John Stuart Mill, rapport auquel nécessiterait au moins deux psys et quatre tomes à vue de nez. Ma mère n’est pas encore morte, peut être est-ce par là. Il me faudra attendre encore pour tenter une réponse. Il me manquait quelque chose disais-je. Pour dire. Ce que je lisais. Ce qui me faisait rire ou me donner envie de hurler tellement. C’est ce qu’il y avait entre les mots, voire entre les lettres. C’est tout ce qui manquait déjà. Toutes ces erreurs facilement évitables. Par humilité justement. Peut être est-ce ce que John avait de plus qu’eux d’ailleurs. Un rien d’humilité de plus. Qui fait que les manques à ses textes sont ouverts, potentiels, vivement conseillés de démontrer. C’est qu’avant de les lire, eux et les autres, j’ai besoin de quelque chose. Un filtre ? c’est la meilleure image que je m’en fais, de ceux assez costaud pour m’offrir un bon café matinal sans le marc. Que filtrer ? la langue. ↩︎