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Les jours mornes (Chapitre 3)

« -Mais mademoiselle, quand on construit une fusée, on ne commence pas par la fin !!! il faut construire la fusée du début !! Vous faites juste la cabine et vous partez dans la stratosphère ! comment voulez-vous qu’on vous suive ? »

Ils étaient deux, on était donc trois devant la machine à café. La veille j’avais raté un examen parce que je m’étais trompé d’heure. J’ai cru que j’avais le temps d’aller chercher des croquettes pour le chien entre deux examens. Quand je suis revenue dans le couloir, il n’y avait plus personne. Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre, pour que quelques larmes montent jusque dans mes canaux lacrymaux, mais que je ne les laisse surtout pas aller plus loin. Et le lendemain matin, j’étais donc avec eux d’eux, devant la machine à café de la fac, dans ce même couloir, à rire plus ou moins de la situation.

L’un d’eux : 

« -Mais ça vous fait rire en plus ? 

-je ne vais quand même pas taper du pied par terre et pleurer ! »

Comme j’aurais voulu faire cela et croire que ça servirait à quelque chose, comme une gomme, hop, on recommence tout. Mais je savais très bien que quand le moment est passé, il est passé. Trop tard.

Ils en avaient donc profité pour m’asséner quelques « vérités » bien senties.

Au lycée notre prof de philo nous avait fait une petite dictée, chose très incongrue pour les grands que nous étions à l’époque, et nous avait demandé de définir quelques mots. Je ne me souviens pas de tous, je me souviens que je m’en étais pas mal sortie à la dictée. Il y avait le mot « facile » à tenter de définir. C’était le dernier mot. J’étais au bout de tous mes trucs et astuces, un peu fatiguée de jouer, alors j’ai mis le plus simple qui me venait à l’esprit.

« Facile : contraire de difficile. »

Et c’était une bonne réponse. Cet exercice était fait pour voir qui regardait encore les dictionnaires et comment. J’ai souvent les bonnes réponses. Elles mettent un moment à passer les douanes de la peur, de la honte, du doute et du reste. Par moment, des espèces d’illuminations, fatiguée d’entretenir toutes ces forces de contrôles sous ma petite boite crânienne, quelques-unes se fraient un chemin rapide jusqu’à mes lèvres. Mais cela reste rare. Le reste du temps, ce sont des jours mornes.

Jours mornes : contraire de jours glorieux, sans toutefois être des jours de désespoir profond.

Ce matin, je me suis mal réveillée. Un rêve mal digéré, de mauvaise installation de cuisine professionnelle. En ce moment je regarde tout ce que je n’ai pas regardé en termes de norme quant à la réalisation d’une cuisine professionnelle dans le Métamicien. Je ne savais même pas qu’il fallait une prise 32 A pour brancher une cuisinière, ne serait-ce que pour un particulier. Alors ce qu’il me reste à apprendre pour installer une cuisine professionnelle…ça m’a complètement chiffonné hier.

Parce que, quelque part tout à l’intérieur de mon cerveau, un petit message a commencé à émettre en ondes courtes, puis s’est propagé à tout le corps. Ce ne sont pas des mots, le traduire va me demander de la concentration, et ne sera jamais exactement fidèle, mais pourquoi pas essayer.

« -donc, tu ne savais pas ça. Le minimum à savoir, tu ne le savais pas. Tu imagines ? Tu t’imagines que tu peux y arriver ? Alors que tu ne sais même pas l’étendue de ce que tu ne sais pas ? Tu crois vraiment que tu en es capable ? Alors que rien que ce petit truc là, tu ne le savais pas ? »

Et encore que ce n’est pas la teneur de ce petit message qui est le plus lourd. C’est le silence juste après. Tout mon corps subit la pesanteur du silence d’après. Comme si la gravité doublait d’un seul coup.

Quand ce genre de message se génère, je sais que s’en suivront une bonne petite série de jours mornes. Et pourtant, c’est comme si tous ces jours mornes étaient nécessaires à l’apparition des jours glorieux. Ils n’arrivent pas comme ça, inopinément. Ils se construisent sur les ruines des jours graves pendant les jours mornes. Ils sont rares, les jours glorieux. Le dernier en date c’était la dernière Saint Sylvestre. Et pourtant que je n’aime pas ces dates où il faut absolument que tout se passe bien. Je ne sais pas comment, mais cette année, ça s’est construit tout seul. La veille même, au matin, ce n’était qu’un jour morne comme les autres, j’étais dans une petite série. Puis un coup de téléphone, un ami de Blanche qui débarque. Pourquoi ne pas inviter les parents du coup ?

« -Dis leur que je vais essayer de faire un Saint Honoré… ! »

Ça faisait un an que je le promettais à Blanche, que je faisais des essais sur les différents éléments avant de tenter de tous les faire le même jour et de les assembler. C’est un de ses desserts préférés. C’est venu tout seul, comme ça. Le lendemain, j’ai mis à peine une heure à trouver la bonne vidéo à suivre, puis je m’y suis mise. Quelques heures plus tard, mon premier Saint Honoré était prêt. Et il fut dégusté.

« -c’est le goût de mon enfance… », déclara Brigitte.

Là, c’était un jour glorieux. Parce que j’ai vraiment fait tout ce que je pouvais pour avoir le meilleur résultat possible. Pour nous tous. Hélas, si je dois absolument être honnête sur cette journée, au fur et à mesure que je me sentais réussir, une espèce de fierté mal placée se faisait friser les bouclettes. Je gère encore mal les réussites. J’aimerais ne retenir que cette phrase, mais je ne peux pas ne pas être honnête. Au risque de faire foirer toute l’expérience que constitue ma petite vie. Un jour glorieux, c’est une réussite, qui peut s’accompagner de grumeaux. J’ai eu des mots, des phrases, des comportements déplacés envers Blanche et Brigitte. Ai-je voulu leur faire mal à ce moment-là ? Oui, bêtement, par peur. Par peur que l’une ou l’autre ne saccage mon jour glorieux à moi. C’était donc mon dernier jour glorieux, et vous voyez que même là, il y a encore du travail.

Et c’est bien Brigitte qui a effectué la dernière transformation du jour en jour glorieux avec cette phrase :

« c’est le goût de mon enfance… », sans elle, ce jour n’aurait au moins pas été si glorieux que ça.


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