Il y a de la tension, le match est difficile. Il reste cinq minutes de match, le score de parité affiché n’arrange personne. Sur son banc, un joueur d’exception, tout le monde lui accorde au minimum une maitrise technique jamais vue, mais il a une particularité à tout le moins déconcertante.
Ne pas le sélectionner n’aurait pas eu de sens. C’est le meilleur joueur du monde. Il le regarde : son visage benêt, son sourire. Quoi qu’il arrive, il ne lui a jamais vu d’autres sourires, d’autres visages. Même lors du tacle assassin qui lui a valu une saison entière d’arrêt, il n’a pas eu d’autre visage, ni avant, ni pendant, ni après. Il tente :
« -Ecoute, il reste cinq minutes de jeu, tu es le meilleur joueur de foot au monde, tout le monde le sait. Tu as fait des miracles pour toutes les équipes pour lesquelles tu as joué. Si je te fais rentrer sur le terrain maintenant, est-ce-que tu joueras ou tu feras comme avant ?
-Oui ! »
Toujours la même réponse. Tournant la tête, il voit tous ses accompagnateurs paniquer et le supplier corporellement de ne pas le faire rentrer. Pas d’autres options. Il se décide enfin. Il se prépare, il avance sur la ligne de touche, attend que le joueur qu’il va remplacer arrive, lui tape dans les mains, entre sur le terrain, va directement sur le ballon, le crève pour commencer à en manger le cuir. Les deux équipes sont à l’arrêt, les arbitres, les supporters, la sidération envahissait petit à petit tout le stade, puis l’image du joueur en train de manger le ballon fait petit à petit s’étendre la sidération à tous les écrans allumés sur le match de la planète. La planète elle-même semble s’être arrêté.
La première fois qu’il avait fait ça, les spécialistes avaient parlé d’une réponse en définitive inconsciente à la pression de sa position sociale exceptionnelle. La deuxième fois qu’il avait fait ça, ce sont les joueurs de sa propre équipe qui se sont jetés sur lui pour tenter de le raisonner. Et pour cette troisième fois, personne ne bougeait plus.